Qu’est-ce que Les 2 minutes du peuple ? Je m’attendais à cette question. C’est très simple. Les 2 minutes du peuple sont une luxuriance logorrhéique et débridée où tous les bons mots sont bons à dire, une hypertension nerveuse qui lessive les éveillé·es et tabasse les assoupi·es, un épanchoir de tous les bruits jetés, de la cervelle à la bouche, sans trop regarder derrière soi, un coucou d’horloge affamé qui bâfre les entrailles de ta tranquillité pendant 120 secondes, une boutade suivie d’une esclaffade suivie d’une maravade suivie d’une autre esclaffade, une douteuse propagande pour un médicament guérissant les constipations les plus étanches, une volière de faussets goguenards qui chantent la joie de rire, un hoquet rebondissant qui t’allonge in extremis quand tu croyais avoir survécu. Et le peuple y est ? Le peuplier fleurit.
Je ne sais pas si c’est une bonne définition, mais c’est en tout cas l’effet que ça me fait. Dit autrement, Les 2 minutes du peuple sont un vaste ensemble de capsules sonores comiques écrites, interprétées et réalisées par François Pérusse depuis 1990, et diffusées sur plusieurs stations de radio, d’abord au Québec, puis en Europe (France, Suisse, Belgique), puis sur internet. Pour plus d’informations, voir la page wiki du blog ou l’autre wiki. Pour la seule partie dite « Europe » de ces capsules, cela représente plus de 500 épisodes. Dans cette série d’articles, je m’en tiendrai uniquement à celle-ci.
Le but de ces articles est de m’expliquer à moi-même (et à vous, si vous vous posez la même question) pourquoi Les 2 minutes du peuple me font l’effet qu’elles me font : rire, tellement rire. Certes, écrire sur les ressorts de la comédie n’est pas sans risque, car cela revient toujours un peu à expliquer « pourquoi c’est drôle ». Et qu’y a-t-il de moins drôle que de raconter une mauvaise blague, sinon expliquer une bonne blague en plus de temps qu’il n’en faut pour la raconter ?
Mais depuis des années que j’écoute et réécoute Les 2 minutes du peuple, mon cerveau analytique s’est mis à faire du tri, du classement, du recoupement : tiens, c’est curieux tous ces personnages qui sont incapables de répéter ce qu’on leur dit, alors qu’il y a tous ces autres qui sont capables de reproduire les phrases les plus imprononçables ; tiens, quelle est la différence entre un Mulder des X-Files du peuple qui dialogue avec sa télévision et ce kidnappeur qui parle avec une voix truquée mais qui est en fait sa vraie voix ? ; tiens, c’est comme si les calembours, les jeux sur le sens propre et figuré, avaient le pouvoir de se réaliser, de modifier la réalité…
Bref (et des dizaines et des dizaines d’épisodes réécoutés, étiquetés et rangés plus tard), à la conviction que Pérusse était un génie de la fiction sonore, est venue s’ajouter l’intuition qu’il y avait une certaine unité dans sa façon de raconter ses histoires, une série de motifs qu’il utilise, réutilise, combine et transforme. Ce sont quelques uns de ces motifs que j’ai voulu expliciter.
Voici donc 8 manières dont François Pérusse fait de la comédie, que j’ai divisées en trois articles (voir plus bas). Cette liste n’est évidemment pas exhaustive, car il y a tant de choses à aborder que j’ai dû faire du tri et je n’ai certainement pas tout vu. Je suis donc preneur de toute remarque qui viendrait l’enrichir.
Si j’anticipe un peu, je pourrais dire tout de suite que s’il y a un ingrédient essentiel de la comédie de Pérusse, c’est bien le calembour. Mais il fait partie de ces ingrédients dont je ne vais pas parler en tant que tel, parce que je voudrais montrer que la singularité de cette comédie tient à ce que le comique du langage, qui est omniprésent, est au service d’un comique du son, qui dépasse le langage : la délinéarisation du temps enregistré, l’écrasement et l’infidélité des sources, la réalisation sonore des jeux de langage, etc. Tous des motifs qui tendent vers la création de mondes absurdes et impossibles.
Première partie : la traduction détraquée, le verbatim acrobatique et le moses supposes.
Deuxième partie : le mode idiome activé, l’eau d’évasion et l’à-fond-la-forme.
Troisième partie : la restion-quéponse et l’infidélité.